« Lion d'or » pour la liberté du son : une musique qui choisit elle-même ce qu'elle deviendra

Auteur : Inna Horoshkina One

Keiji Haino et la polygonola : la musique ne suit pas un plan écrit à l’avance, elle naît de l’interaction vivante entre le corps, le métal, la vibration et l’espace.

Avant que le son ne devienne musique, il existe déjà comme possibilité.

Il cherche une voix, un mouvement, une corde, un espace — une forme à travers laquelle il pourra se manifester. Et peut-être que la tâche du musicien ne consiste pas toujours à l'inventer ou à le soumettre. Parfois, la véritable création commence au moment où l'on cesse de décider à l'avance ce que la musique doit être, et où on lui permet de montrer elle-même le chemin.

Le 12 octobre 2026, à la Biennale de Venise, le compositeur et interprète japonais Keiji Haino a reçu le « Lion d'or » pour sa contribution au développement de la musique contemporaine.

On le surnomme « le poète du bruit ». Mais derrière cette définition ne se cache pas la volonté de créer le chaos, plutôt une rare philosophie de l'écoute : pour Haino, le son n'est pas une matière passive entre les mains de l'auteur, mais un participant autonome à la naissance de l'œuvre.

Ne pas répéter ce qui a déjà été tracé

Keiji Haino évite le mot « improvisation » lorsqu'il parle de sa musique. Il lui préfère la notion japonaise de nazoranai — « ne pas répéter », « ne pas suivre une ligne tracée », « ne pas reproduire une forme déjà existante ».

C'est un principe opposé à la répétition mécanique.

Le musicien ne monte pas sur scène avec l'intention de reconstituer une construction connue d'avance. Il entre dans l'espace et écoute : qu'est-ce qui existe déjà en lui, maintenant ? Comment la salle répond-elle ? Que se passe-t-il dans le corps ? Quelle voix est prête à naître en cette seconde précise ?

C'est pourquoi une même exécution ne peut être répétée. L'espace change, l'état intérieur de la personne change, l'interaction avec les auditeurs change — et avec eux naît une autre musique.

Dans l'interprétation donnée lors de la remise du prix, Haino perçoit le son comme quelque chose doté d'une volonté propre : il importe à l'artiste non pas de la réprimer, mais de lui permettre de se manifester.

Quand la musique traverse le corps

La pratique créative de Haino se situe au croisement de nombreuses directions : le rock, le blues, le free jazz, le noise, l'électroacoustique, le drone, la musique folklorique et médiévale.

Cependant, le musicien lui-même ne cherche à appartenir à aucune d'entre elles.

En plus de cinquante ans d'activité créative, il a publié plus de 200 enregistrements et donné plus de 2000 concerts. Il travaille avec la guitare, la voix, les percussions, l'électronique, les synthétiseurs, les instruments à vent et à cordes. Mais pour lui, l'instrument n'est pas simplement un dispositif produisant du son. C'est une forme supplémentaire qui entre en contact avec l'être humain.

Pendant la performance, tout résonne : la respiration, la tension des muscles, le geste, la distance au microphone, le mouvement des mains et même la pause où rien ne s'est encore produit.

Le son devient une expérience corporelle — primordiale, imprévisible et unique. C'est précisément l'interaction du son, du corps et de l'espace que la Biennale de Venise a désignée comme l'une des caractéristiques essentielles de l'art de Haino.

Une première sans frontières musicales

Deux jours avant la remise du prix, le 10 octobre, à l'ouverture du 70e Festival international de musique contemporaine, Haino a présenté la première mondiale de son œuvre It Has Become Something Like This — « C'est devenu quelque chose comme ça ».

Dans une performance de 70 minutes se sont unis la voix, les percussions et la vielle à roue — un ancien instrument à cordes dont le son naît grâce à la rotation d'une roue de bois.

Mais plus encore que la composition inhabituelle, c'est le dessein lui-même qui s'est révélé essentiel.

Haino a proposé aux auditeurs de se libérer de l'habitude de définir immédiatement la musique. Qu'est-ce que c'est — du rock, une composition contemporaine, un rituel, du bruit, une improvisation ? Pour l'auteur, de telles catégories limitent l'expérience directe du son.

Le titre même de l'œuvre semble laisser la forme ouverte : il n'affirme pas ce que la sonorité est devenue précisément, mais permet à chaque personne présente de la rencontrer sans réponse préétablie.

Ainsi la musique cesse d'être un objet qu'il faudrait décoder correctement. Elle devient un événement qui se produit entre l'interprète, l'instrument, l'espace et l'auditeur.

L'enfant du son

Le thème de la Biennale de Venise 2026 est A Child of Sound, « l'enfant du son ».

La directrice artistique du festival, la compositrice italienne Caterina Barbieri, propose de voir dans la musique un espace d'ouverture originelle. L'enfant rencontre le monde avant même d'apprendre à le diviser en genres, en règles et en manières de percevoir admises. Il ne demande pas si ce qu'il entend sonne correctement. Il l'explore avec émerveillement.

Une telle écoute est encore libre de toute attente.

C'est pourquoi « l'enfant du son » n'indique pas un âge, mais un état de conscience dans lequel l'être humain est capable d'entendre le familier pour la première fois. La musique nous ramène à une perception qui existe avant l'évaluation : à la rencontre pure avec la vibration, le mouvement et l'instant présent.

Et l'œuvre de Haino révèle parfaitement cette idée. Il n'offre pas à l'auditeur une mélodie commode ni un chemin émotionnel préparé à l'avance. Il laisse l'espace ouvert — afin que chacun puisse découvrir dans la sonorité sa propre résonance.

Qui crée la musique ?

Nous avons l'habitude de dire : le compositeur a écrit l'œuvre, le musicien l'a interprétée, l'auditeur l'a entendue.

Mais dans le processus créatif vivant, ces rôles cessent d'être séparés.

L'instrument possède son propre timbre et la résistance de sa matière. L'espace modifie chaque onde. Le corps du musicien traduit l'impulsion intérieure en souffle et en mouvement. La présence des auditeurs influence la tension et le rythme de ce qui se produit. Le son lui-même, une fois né, revient vers l'interprète et lui suggère le geste suivant.

La musique ne naît pas en un seul point. Elle surgit dans l'interaction.

C'est pourquoi entendre ne signifie pas simplement recevoir ce qui est déjà créé. L'auditeur participe lui aussi à l'œuvre : par son attention, il met en relief certains nuances, les relie à son expérience et permet à la sonorité de se poursuivre en lui.

De quoi la musique nous a-t-elle rappelé aujourd'hui ?

Que la création ne commence pas toujours par le contrôle.

Parfois l'idée résonne déjà dans le silence, le mouvement est déjà présent dans le corps, et une forme nouvelle est prête à se manifester — mais nous ne l'entendons pas, parce que nous cherchons à répéter le familier.

Keiji Haino propose une autre voie : ne pas suivre une ligne tracée à l'avance. Ne pas forcer le nouveau à ressembler au passé. Ne pas définir la forme avant qu'elle ait eu le temps de naître.

L'être humain, le son, l'instrument et l'espace ne sont pas séparés les uns des autres au moment de la création. C'est un seul processus vivant, dans lequel chacun possède sa propre voix et, en même temps, entend le tout.

Et alors la musique n'est pas exécutée par l'être humain — elle se reconnaît à travers lui et entre pour la première fois dans le monde.

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