L'océan Austral est immense et hostile. Ses tempêtes, ses glaces abruptes et ses distances sans bornes dérobent des mondes entiers au regard humain. Les navires de recherche n'y viennent que rarement et pour peu de temps. Les hydrophones fixes n'entendent qu'un petit secteur autour d'eux. Les satellites qui planent au-dessus des vagues sont impuissants : la voix cachée sous l'épaisseur de l'eau leur est invisible.
Mais à travers ces régions désertes passent sans cesse ceux pour qui l'océan Austral est la maison natale et le territoire de chasse.
Neuf femelles d'éléphant de mer austral ont entrepris leurs habituels voyages de plusieurs mois à la recherche de nourriture. Elles traversaient de grands fronts océaniques, plongeaient à plus d'un kilomètre et demi de profondeur et dérivaient lentement, reprenant des forces. Elles portaient sur elles de minuscules auxiliaires électroniques — des enregistreurs bioacoustiques qui captaient chaque son alentour.
Ainsi les routes des animaux se sont transformées en un réseau mobile d'observation sous-marine, et les éléphants de mer ont aidé les scientifiques à entendre les voix des baleines là où un navire humain ne se trouve jamais.
Neuf voyageuses de l'océan Austral
L'étude a été menée par une équipe internationale de spécialistes : Anatole Gros-Martial, Maëlle Torterot, Baptiste Picard, Mathilde Michel, Dorian Cazau, Sarah Bazin et Christophe Guinet. Tous travaillent dans les grands centres de recherche français consacrés à l'écologie marine, à la bioacoustique et aux observations océaniques : le CEBC (Centre d'études biologiques de Chizé), l'ENSTA Bretagne (École nationale supérieure de techniques avancées de Bretagne) et Geo-Ocean (laboratoire de géo-océanographie).
L'équipe a analysé un ensemble d'enregistrements couvrant trois années de 2017 à 2020, recueilli par neuf femelles d'éléphant de mer austral :
- trois femelles sont parties des côtes de la péninsule Valdés en Argentine — la seule colonie continentale de cette espèce ;
- six — de l'archipel des Kerguelen, dans la partie sud de l'océan Indien, où vit la deuxième plus grande population mondiale d'éléphants de mer.
Chaque animal a été équipé d'un enregistreur acoustique DTAG4 — un appareil miniature qui enregistrait en continu le son sous-marin à une fréquence d'échantillonnage de 32–38,4 kHz. Outre le son, il relevait la pression (la profondeur), le champ magnétique et l'accélération du corps de l'animal, permettant aux scientifiques de comprendre ce qu'il faisait à chaque instant.
Les chercheurs ont étudié avec une attention particulière les périodes de dérive — moments critiques pour l'analyse du son, où l'éléphant de mer cesse presque de se déplacer activement et descend ou remonte lentement dans la masse d'eau, tel un ascenseur invisible.
En ces instants, le bruit de son propre mouvement diminue, et l'enregistrement devient une fenêtre limpide sur le monde acoustique de l'océan Austral.
Pourquoi précisément les éléphants de mer ?
Les éléphants de mer australs sont des plongeurs extrêmes par nature. Ils peuvent rester des mois durant en plein océan, effectuant des plongées plus profondes que ne le permettent la grande majorité des méthodes de recherche traditionnelles.
Mais surtout — leur route ne coïncide pas avec les itinéraires des navires scientifiques. Leur direction est déterminée par le besoin premier de survivre, la recherche de nourriture, les courants invisibles, le relief du fond et leur propre stratégie individuelle. C'est précisément pourquoi les données des animaux peuvent conduire les scientifiques vers des régions éloignées qui figurent rarement ou jamais dans les programmes des expéditions de navires.
Bien entendu, les éléphants de mer ne partaient pas avec la mission d'« écouter les baleines ». Ils continuaient de vivre selon leurs propres lois, se souciaient de leur subsistance, et l'appareil fixé sur leur tête ne faisait qu'enregistrer le milieu sonore qu'ils traversaient.
La valeur de la méthode tient précisément à ce paradoxe : la plateforme de recherche ne se déplace pas à la surface de l'océan, mais à l'intérieur de celui-ci — avec un être vivant qui traverse naturellement différentes profondeurs, pressions et masses d'eau. La science voyage à dos de nature, sans la perturber.
Qui a-t-on entendu dans les profondeurs
Les enregistrements contenaient les signaux de plusieurs espèces de baleines à fanons et à dents — depuis les géants comme les baleines bleues antarctiques jusqu'à de plus modestes baleines à bec. Dans certains jeux de données, les chercheurs ont découvert une activité bioacoustique d'une intensité inhabituelle.
La répartition géographique des voix a révélé une régularité liée aux grandes structures de l'océan :
- les baleines bleues antarctiques étaient le plus souvent enregistrées près du front polaire — une frontière invisible où les eaux polaires froides rencontrent les eaux septentrionales plus chaudes ;
- les baleines à bosse — près du front subantarctique, dans le secteur indien de l'océan Austral ;
- les cachalots — le long des importants dénivelés du relief des fonds marins, dans le secteur atlantique.
Les fronts ne sont pas de simples lignes sur une carte, mais des frontières mobiles où se rencontrent des masses d'eau de température et de salinité différentes. C'est là que remontent les nutriments des profondeurs, que naissent de denses concentrations de minuscules krills et de petits poissons. Les prédateurs viennent ensuite — baleines et autres mammifères marins. Les enregistrements acoustiques ont permis pour la première fois d'entendre comment les êtres vivants se répartissent dans cette architecture invisible créée par la physique de l'océan.
Il importe toutefois de garder à l'esprit les limites de la méthode. Une voix détectée ne témoigne que de la présence acoustique d'une espèce en un lieu donné. Cela ne montre pas le nombre exact d'animaux ayant émis des sons et ne permet pas toujours de déterminer la distance précise jusqu'à la source. Une seule baleine vocalisant activement peut laisser une dizaine de signaux, tandis que plusieurs chasseurs silencieux resteront inaperçus. Une forte activité acoustique n'est donc pas toujours l'indice d'un grand rassemblement d'animaux.
L'animal, le son et le milieu — la trinité de la connaissance
Un hydrophone sous-marin ordinaire répond à une question simple : qu'est-ce qui résonne près de moi, à cet instant, en ce lieu ?
Le biologger fixé sur l'éléphant de mer ajoute à chaque son bien davantage d'informations : l'itinéraire complet de l'animal, sa profondeur, sa vitesse de déplacement, la température de l'eau, la salinité. Les chercheurs peuvent dès lors relier la voix de la baleine à des coordonnées précises, à une profondeur, aux caractéristiques de la masse d'eau et au comportement de l'animal porteur, pratiquement en un même point de l'espace-temps.
Cela ouvre de nouvelles questions :
- près de quels fronts océaniques les baleines chantent et chassent habituellement ;
- quelles portions des fonds marins elles privilégient ;
- comment leur présence est liée à des propriétés précises de l'eau — température, salinité, pression ;
- comment ces régularités peuvent évoluer à mesure que le climat transforme inexorablement les conditions de l'océan et réduit la banquise.
Ainsi l'éléphant de mer ne se réduit-il pas à une simple plateforme pour un appareil. Il est un chaînon, un pont entre plusieurs couches de savoir : le mouvement d'un être vivant, la physique à l'échelle planétaire et les voix de ses voisins de maison.
Que nous a rappelé l'océan ?
Pour s'approcher du mystère d'un immense espace, l'homme n'a pas besoin d'y tracer un nouvel itinéraire ni d'y édifier des postes fixes. Il suffit parfois de suivre avec respect une vie qui connaît déjà ce chemin et l'arpente depuis des milliers d'années.
L'éléphant de mer cherche sa nourriture en ramant de ses nageoires dans l'eau noire et froide. La baleine envoie sa voix à travers la profondeur. Les courants relient les coins les plus reculés de la planète par des fils invisibles. Le chercheur apprend à entendre et à distinguer les liens qui se tissent entre eux.
Chacun reste fidèle à sa nature, mais ensemble ils forment un système de savoir cohérent — un dialogue vivant avec l'océan.



